Portrait de femme : Zahra ALI

Zahra ALI est doctorante en sociologie et s’intéresse particulièrement à la femme musulmane et à l’émergence du féminisme islamique. Elle nous a fait le plaisir de nous parler plus en détail de son parcours et des thématiques chères à son cœur lors d’un entretien captivant. Imane Magazine vous offre une petite mise en bouche biographique. Si vous voulez en savoir plus  sur les dynamiques féministes musulmanes, sur leurs spécificités et sur les enjeux immenses que représente la femme musulmane dans la société, procurez-vous de toute urgence le sixième numéro d’Imane Magazine : « Musulmane OU Féministe ? ».

Parcours militant

Mes parents sont irakiens et sont arrivés en France dans les années 80 sous le statut de refugiés politiques. Cadette d’une fratrie de cinq frères et sœurs et ayant grandi dans une famille très pratiquante, c’est lorsque je suis arrivée à Rennes à l’âge de 15 ans que mon engagement associatif a commencé. Je me suis impliquée dans une association de femmes musulmanes qui cherchaient au départ simplement à approfondir leurs connaissances sur l’islam, puis petit à petit on a dirigé notre action dans une démarche plus citoyenne sous l’impulsion de la dynamique « Présence musulmane ». Notre mouvement s’est « féministisé » progressivement, avec des questionnements accrus de la part des sœurs concernant l’écart ressenti entre leur vécu et leurs aspirations, et les bouquins qu’elles lisent sur le thème des droits et devoirs de la femme en islam. Leur réflexion est souvent : « je ne me reconnais pas dans ce qui est écrit ». Et force est de constater qu’en terme de littérature il y a très peu de choses qui sont à l’image des jeunes femmes musulmanes d’aujourd’hui, et surtout en France où il n’y a pas que des questions religieuses mais il y a aussi des problématiques identitaires, avec la question d’une immigration postcoloniale : toutes ces questions sont liées et elles sont forcement liées aussi dans la forme que va prendre la religiosité, la forme revendicative, etc.

Dès le départ on a eu ça en commun avec les sœurs de Rennes : la conscience qu’il manquait une troisième voix, un fil conducteur entre ce qui est dit dans les ouvrages et notre manière de vivre les choses. L’objectif est de vivre les choses de façon naturelle, être musulmane décomplexée, avec toutes les diversités de la communauté musulmane, toutes les sensibilités. De là aussi est venu notre engagement antiraciste. Le film Un racisme à peine voilé, qui été beaucoup diffusé à l’époque des mobilisations suite à la loi anti-foulard du 15 mars 2004, est le fruit entre autres de la constitution du collectif « Ecole pour tous » ou encore du collectif « Féministes pour l’égalité ». Ça a été un moment historique à l’intérieur du paysage associatif en raison de la rencontre deux milieux a priori en opposition, à savoir la rencontre de dynamiques musulmanes avec le mouvement féministe antiraciste de gauche en France. Ca a été une alliance très intéressante parce-que ça nous a interpellé sur plusieurs questions. Moi je faisais partie du collectif « Féministes pour l’égalité » et ce « choc » entre deux mondes, ça a été  avant tout une rencontre avec des femmes pour la plupart issues de l’immigration et qui ont une identité et une foi musulmanes très fortes, avec des figures comme Christine DELPHY qui est la figure du féminisme matérialiste en France. C’était très intéressant, ce sont des histoires militantes qui se rencontrent. Ca a donné lieu à un certain nombre de questionnements chez nous : comment est-ce qu’on élabore notre lutte féministe ? Comment on crée des partenariats avec des femmes qui n’ont pas nécessairement la même histoire que nous et qui pour la plupart aussi ont construit leur féminisme en rupture avec le religieux, cela alors même notre féminisme nait du religieux avec cette conviction qu’on est tous égaux ? On est dans un rapport historique où les musulmans d’aujourd’hui sont porteurs de la lutte pour l’égalité et la justice, parce qu’ils sont les « opprimés des temps modernes ».

Recherches et engagement

C’est ce vécu et ces expériences qui ont donné lieu à mon mémoire de Master 2 dont le sujet était « L’émergence d’une conscience féministe musulmane », recherche à la fois sociologique et anthropologique où je parle de tous ces enjeux, du fait aussi que le discours féministe musulman en France s’est rendu visible et audible à mesure de la politisation des femmes musulmanes et de la création d’associations de femmes musulmanes, qui ne sont plus des branches secondaires des associations de frères. Ces associations de femmes vont se former en réponse au discours dominant qui pointe toujours du doigt le foulard, et en 89 la question du pseudo statut de LA femme (singulier intéressant comme s’il n’y avait qu’un modèle très homogène) a été un terreau fertile pour  l’émergence de sœurs qui disent « nous, on va parler en notre nom ».

On ne peut penser les choses autrement qu’en terme d’imbrication, c’est-à-dire qu’il y a féminisme islamique uniquement si ça se situe dans la droite ligne d’une lutte antiracisme, d’une lutte contre l’islamophobie, et c’est vrai que c’est intéressant car les sœurs qui ont développé ce discours féministe musulman avaient toutes en commun d’être des sœurs très engagées sur le plan communautaire, dans la défense de l’islam. Ce discours, avec la rencontre de féministes post 68 qui ont vraiment un autre parcours, vont aussi donner un nouveau lexique : on va parler patriarcat, domination masculine, etc. Toute cette terminologie, ces femmes-là vont la rendre endogène aussi au cadre religieux musulman et à mon sens c’est assez inédit. De toutes façons, s’il n’y a pas cette imbrication, on va faire le jeu de « Ni ****, ni soumise », or là on se positionne en disant que le sexisme est partout. Nacira Guénif-Souilamas a beaucoup développé le fait que la société française et une grande partie du mouvement féministe s’est construit finalement dans la figure repoussoir du garçon arabe et de la fille voilée. Les féministes musulmanes viennent remettre en cause ce féminisme hégémonique et d’un autre côté elles vont développer un discours autocritique avec une volonté de relire les textes sacrés dans un sens féminin et féministe, sans déformation d’une vision masculine subjective parfois machiste.

Actuellement, cela fait 3 ans que je suis en Doctorat à l’IFPO et à l’HESS. Je travaille sur les mouvements des femmes en Irak et aussi sur tous les enjeux et les articulations de la lutte pour le droit des femmes dans une société où l’islam est le référent, avec la montée en puissance de certains partis islamistes qui sont d’ailleurs nés concomitamment avec l’arrivée des Américains. Comment articuler une lutte pour le droit des femmes dans le cadre d’enjeux impérialistes d’une occupation américaine, et dans un cadre où on veut redéfinir le nouvel Irak ? Chacun veut le redéfinir en posant la question de la femme. La femme est toujours un enjeu de civilisation et c’est pour ça aussi que le féminisme islamique est fondamental. Lorsqu’on aborde la question des femmes, tous les verrous explosent. Si tu réformes la question des femmes,  tu réformes tout, parce que tu relis toute la tradition musulmane d’un point de vue critique. Sur des questions de civilisation et de culture, en Irak les Américains ont financé énormément de campagnes soi-disant de gender empowerment, c’est-à-dire pour intégrer les femmes à la « dynamique de reconstruction » (entre mille guillemets) du pays, et de l’autre côté tu as des islamistes qui ont posé sur les femmes cette identité du nouvel Irak. Dans tout cet imbroglio, où se positionnent les femmes? Dans ma thèse, le sujet est vraiment l’articulation de la nation, du genre et de la religion, c’est-à-dire comment reconstruire une identité nationale  et comment les femmes y contribuent dans un contexte de communautarisation institutionnalisée par les Américains ?

Projets

Avec des sœurs on est en train de mettre en place une dynamique francophone dans laquelle on veut réunir toutes les musulmanes qui ont cette réflexion de féministe islamique, et on voudrait lancer à la fois des relectures, travailler dans les mosquées, voir comment on peut faire le lien entre tout ce savoir académique et le travail de terrain et créer des supports. Cela passerait par un site internet afin de démocratiser et diffuser toutes ces idées.

Sortie littéraire 

La rédaction d’Imane Magazine a eu le privilège de lire le livre de Zahra Ali, Féminismes islamiques (Ed. la Fabrique). Les ouvrages dédiés au féminisme islamique étant souvent réservés à un public anglophone et/ou arabophone, on peut saluer l’initiative de l’auteure pour démocratiser cette littérature spécifique. Il s’agit ici d’un corpus d’entretiens et d’articles avec diverses femmes, musulmanes ou pas, sur la thématique du féminisme islamique. Ce livre met en lumière la pluralité, la diversité et la richesse de la pensée féministe musulmane, encore trop méconnue surtout chez les francophones. Une opportunité d’avoir une esquisse de plusieurs regards – historique, culturel, géographique, religieux, etc. – d’intellectuelles et de militantes sur cette question. Un bon moyen de combler ses lacunes avec un état des lieux  succinct qui donne envie d’en savoir plus et qui donne l’opportunité de se constituer une bibliothèque avec des références variées pour celui ou celle qui est intéressé(e) par ce sujet.

  • reply Oum Qayyim ,

    pas mal du tout mais que signifie vraiment « relire les textes sacrés dans un sens féminin et féministe, sans déformation d’une vision masculine subjective parfois machiste »?

    • reply Amina ,

      Salam aleikoum,

      Excellente initiative. Inchallah je me procurerai ce livre dès que possible.

      Bon courage ma soeur Zahra Ali pour la fin de ton doctorat. Allah iwofeq!

      • reply malika ,

        Toutes mes feliciations Zahra pour avoir choisi cette voie,
        on a tant besoin de soeurs qui travaille sur ce sujet,
        en effet il y a beaucoup de choses a dire et a faire…
        pour un avenir, une societe et une pratique islamique meilleure…

        Que Dieu te facilite cette voie

        • reply sonia ,

          « relire les textes sacrés dans un sens féminin et féministe, sans déformation d’une vision masculine subjective parfois machiste  »
          Ahurissant de lire ca.
          Cela sous entend que les lectures faites par les savants jusqu’à maintenant l’ont été sous le prisme de leur masculinité et donc pour des intérets personnels, c’est une accusation grave!

          On se demande dans ce cas en quoi les féministes seraient elles plus objectives si elles lisent les sources en fonction de leur préférences féminines. Ou est la vérité si chaque individu en revendique une en fonction de son sexe?

          Imaginer la même phrase à l’envers :
           » relire les textes sacrés dans un sens masculin et machiste, sans déformation d’une vision féminie subjective parfois féministe ».

          C’est parfaitement choquant et absurde !

          On ne lit pas le coran à la lumière d’une vision féministe : c’est la vision féministe que l’on devrait lire à la lumière du coran.

          Le féminisme est un piège pour nos soeurs. C’est une conception individualiste et matérialiste complètement contraire à l’islam.

          Je précise que je suis une soeur !

          Salam

          • reply Maka ,

            Sonia a raison… Je pense que la formulation est maladroite car telle qu’elle est écrite, cela suppose que ces femmes veulet re-lire le Coran sous une perspective exclusivement féminine, donc en gros faire la même chose que ce qu’on fait certains hommes par le passé… Pas très heureux, et au final s’agit-il ici d’une lutte d’ego ou de transcender les clivages pour permettre une interprétation supérieure à nos conditions et états respectifs ?… Faire une interprétation féminine par une femme c’est forcé, mais féministe c’est encore autre chos… Ce qui sera forcément biaisé : opter pour un prisme plutôt qu’un autre uniquement par la revendication d’une identité sexuelle n’est pas très judicieux il me semble… L’intérêt serait peut-être de proposer une co-lecture mixte, des hommes et des femmes qui travailleraient ensemble et auraient tout intérêt à proposer une lecture commune et non en opposition… D’accord pour que les femmes apportent leur pierre à l’édifice, c’est même nécessaire et salutaire, que dis-je essentiel !… De là à proposer une vision en opposition à, pas sûre que ce soit très intéressant comme démarche… Bien sûr qu’il faut opposer les visions « machistes et machisantes » des hommes qui ont trop longtemps eu seuls à s’exprimer sur ces sujets, mais ne pas faire l’erreur d’opposer toutes les visions simplement parce qu’elles le seraient par des hommes… Les féministes ont tout intérêt à ne pas se mettre à dos les hommes simplement parce que ce sont des hommes, comme cela est très souvent le cas, elles ont plutôt intérêt à les faire participer et admettre leurs idéaux sans tomber dans l’idéologie…

            P.S. : Mme Zahra Ali sera présente à l’ICI (Institut des Cultures d’Islam) pour une conférence en juin prochain ++

            Bon courage à vous toutes en tous les cas !

            Wa Salaam

            • reply Bouhadjar ,

              SVP qui peut m’orienter vers Madame Zahra Ali pour la contacter, nous serons honorées par sa présence et sa contribution au congrès féminin 2014 , pour plus de détails et un contact réel je vous laisse l’adresse mail du congrès : alfem2014@hotmail.com
              J’invite les compétences féminines à nous rejoindre ,
              merci

              • reply ALLY ,

                Salam,

                Faites attention cette femme fréquente les milieux progressistes ( imams homosexuels, prière avec femme et homme cote à cote, rejet de la majorité des savants et hadiths sahih). Ne lui faite pas de pub.

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